Il y a un an, j'ai été témoin du meurtre de quatre anciens élèves du pensionnat Saint-Pierre où je travaille. Je suis un homme d'entretien de 29 ans. Ce terrible soir, le meurtrier ne m'a pas immédiatement aperçu. Ce n'est qu'après son crime qu'il m'a remarqué. Etant menacé de mort si je parlais, je me tus jusqu'au aujourd'hui.
C'était l'hiver dernier, une froide nuit de décembre. Je nettoyais comme à mon habitude une classe de quatrième quand soudain j'entendis un bruit de pas. Un bruit de pas comme feutrés.
Je tentais tout d'abord de me convaincre que ce n'était que le fruit de mon imagination, que ce vieux bâtiment créait parfois des bruits plus qu'inquiétants avec le vent. Mais rien à faire : j'entendais toujours ce bruit de pas, comme un enfant qui ne veut pas se faire remarquer. Je sentis plus tard une présence derrière moi; plus précisément quatre présences. Terrifié, j'avançais sans me retourner pour continuer mon travail, l'air de rien. Mais elles me suivaient, elles s'obstinaient. Croyant les lasser, je continuais mon manège pendant une demi-heure. Ma terreur croissait à mesure de l'heure qui passait. Agacé contre moi, je décidai de me retourner pour me convaincre qu'il n'y avait absolument rien.
Je me retournai lentement, l'estomac noué. C'est là que j'aperçus quatre silhouettes fantomatiques, aux contours non-définis. Je regardais ces formes vagues sans comprendre. On m'avait pourtant dit et redit pendant mon enfance que les fantômes n'existaient pas ! Malgré que je ne pouvais plus bouger, tétanisé par ma peur grandissante, je réussis à lever les yeux jusqu'aux leurs. Je n'oublierai jamais ces regards. A la fois froids, sombres, profonds, charbonneux, ces yeux me firent frissoner d'horreur. Les fantômes me régardèrent encore une poignée de minutes puis s'effacèrent peu à peu.
Retrouvant l'usage de mes membres, je fuis sasns me retourner. Durant ma course jusqu'à chez moi, je me promis de ne jamais remettre les pieds à Saint-Pierre.
Arrivé chez moi, je m'enfouis sous les couvertures. Rien n'aurait pu à ce moment m'enlever de cette chaleur réconfortante. Même un incendie. Je me réveillai en sursaut après m'être endormi pendant une heure ou deux. La vision de ces quatre silhouettes fantomatiques s'imposait à mon esprit. De nature téméraire, je fermai les yeux pour laisser cette image entrer en moi. Je saisis oendant ces quelques secondes de retour en enfer qu'il s'agissait là des quatre enfants que l'ex-comptable avait tués. Je vis à nouveau leurs regards effrayants. Concentré sur ce qui s'exprimait dans ces regards, je crus voir un message tel que “Nous reviendrons, tu ne peux plus nous échapper. Ne te cache pas, nous te retrouverons où que tu sois.”
J'ouvris les yeux et tentai de chasser cette vision d'horreur. Y parvenant enfin, je m'allongeai sur le dos et fixai le plafond. “Ils veulent certainement se venger. Se venger de ce que je n'ai pas dit à la police. Ils ne comprennent sans doute pas ce que j'ai pu ressentir durant cette menace de mort. Que faire ? Les revoir pour moi seraient impossible. J'ai eu trop peur. Comment éviter de les revoir à nouveau ? Démissionner ? Déménager ? Changer de pays ? Ils m'ont dit qu'ils me retrouveraient, où que je sois. Du moins, j'ai cru le comprendre. Et si je m'étais trompé ?” Toutes ces questions s'imposèrent à mon esprit durant toute la nuit et m'empêchèrent de dormir.
Le lendemain soir, l'heure de retourner travailler était venue. Prenant mon courage à deux mains, j'inspirai à fond et partis travailler. A mon grand soulagement, rien ne se produisit cette nuit-là. Peut-être les esprits m'avaient-ils oublié. Peut-être qu'ils n'existaient même pas.
Quelques jours passèrent avant cette nuit fatidique.
Un soir que je nettoyai une classe de sixième, ce même bruit de pas feutrés surgit. Me peur s'étant atténuée durant ces derniers jours, je levai les yeux au ciel, pensant que ce n'était qu'un élève qui se relevait dans son dortoir, là-haut. Mais je fus rapidemant détrompé : une voix aiguë aux accents pourtant graves et sombres m'adressa la parole. Ce son inhabituel me fit tressaillir. Ne comprenant tout d'abord pas ce qui se disait, je me retournai lachinalement, comme hypnotisé. J'étais terrifié à l'idée de ce que j'allais découvrir en levant les yeux. Mais mon corps ne m'obéissait plus : je ne contrôlai aucun de mes gestes. Ma tête se releva donc seule. J'aperçus à nouveau les quatre enfants. En les observant mieux -je n'avais que ce choix-, je vis que leurs regards n'avaient aucunement changés et que la voix qui me terrifiait tant était en fait quatre voix. Les élèves, que je savais d'expérience intelligents, avaient apparemment réfléchi longtemps à cette stratégie. Ils associaient leurs quatre voix pour créer ce son à la consonnance bien plus qu'inquiétante.
Cet ensemble m'annonçai ma lâcheté, mon manque de courage qui m'avait poussé à ne rien révéler à personne, uniquement sous la menace de mort d'un “vieux croulant” comme il l'a dit. Cette voix me parla pendant près d'une heure, faisant éclater à mes yeux mes quatre vérités. Au début, je ne pouvais m'empêcher de me convainre que je ne devais pas les écouter, mais je capitulai au bout de dix minutes, penser étant devenu trop douloureux. Ces sons machiavéliques me transpercaient de partout, je les sentais pénétrer dans chaque parcelle de ma peau, chaque morceau de mes os, ils prenaient possession de mes pensées, de mon esprit, m'empêchant de leur opposer quelque resistance, imprégnant chaque endroit de ce discours impitoyable. Je crus défailir quand, comme à l'accoutumée, les silhouettes disparurent en une volute de fumée blanche. Elles me laissèrent pantelent, étendu sur le parquet. Incapable de me relever, je m'étendis sur le dos, attendant de récupérer mes facultés mentales et physiques.
Le moment que j'attendais vint enfin, quelques dizaines de minutes plus tard. Je pus enfin me relever et réflchir. Chaque instant de cette confrontation me revenait sans cesse en tête. Je rentrai chez moi, chancelant, la tête lourde, ne voulant que dormir. Je m'étendis à même le sol et dormis jusqu'à 18 heures le lendemain.
Quelques mois plus tard, je n'avais toujours pas démissioner, et les quatre silhouettes venaient maintenant régulièremnt, toutes les semaines. Chaque fois, c'était le même scénario : terrifié, je ne contrôlais plus mes mouvements et la voix aux accents inhumains me parlaient, me faisant un peu plus culpabiliser à chaque fois.
Pour ne rien arranger, l'ex-comptable décéda et les enfants me firent souffir plus que jamais pendant deux semaines : leurs visites devinrent quotidiennes et m'empêcher de bouger pendant plus de 4 heures. Leurs visites s'espacèrent à nouveau pour revenir à toutes les semaines.
Cela faisait deux ans que je supportais cela. Et la date de leurs morts approchait. Je me préparais seul au supplice qu'ils allaient m'infliger comme à chaque fois. Cette nuit arriva, malgré tout. Je nettoyais comme à chaque fois une des nombreuses classes du pensionnat. Vers une heure et demie, l'heure à lauqelle les enfants venaient, je m'étendis sous une table -une technique que j'avais trouvé, je souffrai ainsi moins- et attendis patiemment l'arrivée des spectres. Une heura passa, puis deux. Enfin, j'entendis la voix résonner dans mon crâne sans pouvoir apercevoir sa source. “Ce soir, tu le sais, c'est notre anniversaire de mort. Nous devrions déjà être là mais ces deux ans de supplices que nous t'avons infligés nous ont épuisés. Nous n'avons plus la force de venir jusqu'à toi. Mais ne nous crois pas vaincus, nous reviendrons.” Cela signifiait-il que j'étais libéré de cette malédiction ? Je ne savais pas, encore incapable de réfléchir, comme d'accoutumée.
A partir de cette nuit, je n'eus plus aucune visite des spectres, bien que ma vie resta imprégnée de cette habitude bien longtemps.

